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PARTIE 1. HYDROLOGIE

Rendre au cours d’eau son tracé d’origine et un profil naturel, pour offrir à la vallée un boost de biodiversité et restaurer ses dynamiques naturelles, c’est l’enjeu de travaux sans précédent menés dans la vallée de l’Eau Blanche, au nord de Couvin, où 20 méandres ont été recréés. Bernard de le Court, ingénieur au SPW, nous explique les enjeux et défis de ces travaux. « Dès ce printemps, nous saurons si nous avons bien travaillé… », annonce-t-il.

Entre Aublain et Boussu-en-Fagne se déploie une plaine à la beauté saisissante. Ici, la vallée de l’Eau Blanche coule au milieu d’un bocage préservé, parsemé de mares et de haies vives. Une centaine d’espèces d’oiseaux nichent dans ce paysage enchanteur, dans les vastes réserves naturelles de la Prée et Dailly (200 ha), au cœur du Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse. C’est ici qu’ un chantier inédit a été mené par la Direction des cours d’eau non navigables du Service public de Wallonie (SPW), Natagora et le Parc naturel Viroin-Hermeton.

« C’est rare de faire d’aussi grands travaux de reméandration en une seule phase. À cette échelle-là, je ne l’ai jamais vu. C’est vraiment ambitieux… » annonce Bernard de le Court, ingénieur responsable pour le SPW, en me guidant vers le site. En se basant sur le tracé d’origine de la rivière, 20 méandres ont été recréés sur le cours de l’Eau Blanche, dont le cours se trouve ainsi rallongé de 750 m. Sur une section principale de 2,6 km, 18 méandres ont été restaurés, auxquels s‘ajoutent deux méandres en amont, dans une zone accessible au public.

Des hotspots de biodiversité

Plongeons-nous maintenant dans le détail des espèces et des habitats étudiés. C’est ici que les choses deviennent vraiment intéressantes…

Au sommet du classement des milieux les plus riches en abeilles sauvages, on retrouve les légendaires pelouses calcaires, caractérisées par un sol aride, une flore typique et un microclimat chaud et sec. On y trouve le plus important cortège d’abeilles et le plus haut degré d’endémisme, avec 64 espèces, dont 15 n’ont été trouvées que dans ce milieu. Parmi celles-ci, deux espèces sont en danger critique d’extinction en Belgique. Fait intéressant : cinq espèces menacées des pelouses calcaires n’ont pas été récoltées dans le même habitat de l’autre côté de la Meuse, à seulement 40 km. Voilà qui nous rappelle que chaque hectare compte !

Les prairies maigres de fauche suivent de près les pelouses calcaires avec 59 espèces, dont 13 sont exclusivement associées à cet habitat. Ici encore, on trouve deux espèces en danger critique. Ces prairies, qui abritent une grande diversité floristique, sont traditionnellement fauchées une fois par an. Comparativement, les mégaphorbiaies présentent une moindre diversité d’abeilles, avec 41 espèces, dont seulement deux ont été trouvées exclusivement dans ce milieu. Avec ses hautes herbes et un sol riche en nutriments, souvent humide, cet habitat offre moins de sites de nidification et des ressources florales réduites. Voilà pour l’explication.

Redonner à la rivière son profil naturel

Les formes d’un cours d’eau se résument à trois grands aspects, explique B. de le Court. « Dans une rivière naturelle, il y a d’abord de la sinuosité, formée par les courbes des méandres. Sur l’Eau Blanche, celle-ci est nettement augmentée, avec un rallongement de près de 50%. »

Ensuite, il y a l’asymétrie entre les rives. « Dans l’extérieur des méandres (en extrados), la rivière creuse des zones plus profondes, appelées « mouilles » et les berges peuvent s’éroder. En intrados (à l’intérieur de la courbe) se produit le phénomène inverse : des sédiments se déposent. » Ainsi, les conditions de la vie aquatique diffèrent fortement en quelques mètres. « Tant les plantes que les invertébrés sont très différents d’une rive à l’autre. »

Enfin, il y a une périodicité, une succession de zones qui se répètent au fil de l’eau. Entre deux méandres, la rivière redépose le sédiment soulevé, formant des « radiers », zones peu profondes. « Une séquence radier-mouille (méandre à gauche) puis radier-mouille (méandre à droite) se répète à intervalle régulier, ce qui donne à chaque rivière un rythme qui lui est propre. Parfois, en fin de radier il y a des rapides. Par endroit, des îlots se forment. »

Faire gagner quelques décennies à la rivière et sa biodiversité

Le profil décrit ci-dessus est le fruit de processus naturels. Les travaux ont précisément pour but de restaurer et relancer ces processus et rendre à la rivière son rôle au cœur de la vallée. Pour corriger les effets de 60 ans de rectification et accélérer le retour des dynamiques hydrologiques et biologiques, les travaux ont recréé un profil de base qui facilite et anticipe les évolutions futures.

« Des recharges sédimentaires ont permis de recréer une variété de fonds, qui s’inspire du schéma naturel. Avant les travaux, on avait deux types de faciès (plat courant et zones de radier). Après travaux, on peut certainement en avoir neuf. Le substrat est un élément crucial. Pour avoir des frayères, par exemple, il faut suffisamment de sédiments et qu’ils ne soient pas colmatés… », raconte Bernard de le Court.

Les dynamiques végétales ont aussi été anticipées. « Nous avons placé du bois au fond et au bord de la rivière. Cela mettra 50 ou 100 ans pour avoir une rivière avec une belle ripisylve [forêt rivulaire], des arbres qui tombent et forment des embâcles [zones obstruées] et des zones de cache pour les poissons. Pour faire gagner quelques décennies à la biodiversité, on travaille directement avec du bois dans la rivière ». Des branches ont notamment été déposées en attendant le retour d’une végétation tombante, créant des zones à l’abri de la lumière, où les poissons se sentent en sécurité.

La rivière va encore nous surprendre…

L’étude du tracé d’origine et du profil de débordement de l’Eau Blanche a révélé une rivière qui déborde… de surprises. Et cela va continuer, maintenant que la restauration a passé la main au cours d’eau, qui reprend ses droits sur la vallée.

« On va laisser travailler la rivière », explique Bernard de le Court, « c’est-à-dire qu’on va lui permettre de s’auto-ajuster en largeur et en profondeur. On a réduit la pente, la rivière a donc moins de puissance. Ceci est compensé par une largeur un peu moindre. Il y aura plus de débordements, mais de faible intensité. Pour le gravier, on s’attend à une distance de déplacement de 1 à 5 m par an en moyenne ». Si ce substrat se déplace trop ou pas assez, cela risque de déjouer les calculs…L’ingénieur sourit : « Dès ce printemps, on verra si on a bien travaillé… et aussi toutes nos erreurs ! »

Les calculs d’ingénierie ne peuvent prévoir le cours exact de la nature. Le futur proche s’annonce donc passionnant dans la plaine de l’Eau Blanche…

3 infos à retenir :

  • Les pelouses calcicoles et les prairies maigres de fauche constituent des hotspots de diversité pour les abeilles sauvages.
  • La variété des milieux ouverts dans le Parc national est un facteur clé pour la diversité des abeilles, certains habitats rares, comme les landes à bruyère, abritant des espèces endémiques.
  • Une espèce menacée est présente dans les quatre groupes d’habitats, soulignant l’utilité d’une protection à l’échelle du Parc national dans son ensemble.

Le rôle clé des Parc national confirmé

En conclusion, cette étude nous rappelle quelques vérités et apporte des indications utiles pour l’avenir. D’une part, elle confirme que les abeilles sauvages, en plus d’être utiles aux cultures et au maintien des écosystèmes, sont un excellent indicateur de la diversité et de l’état de conservation des habitats naturels et semi-naturels, en particulier en milieu ouvert (l’importance des milieux forestiers reste largement à étudier, comme nous l’a confié Maxence Gérard, qui a dirigé cette étude pour l’UMons). Une utile piqûre de rappel… D’autre part, l’étude confirme le rôle clé des Parcs nationaux pour la conservation de la biodiversité et des écosystèmes qui en dépendent. Au-delà des actions ciblées sur certains milieux et espèces emblématiques, il est essentiel de maintenir la densité et la diversité des milieux, tout en renforçant les continuités naturelles à grande échelle.

Voilà pourquoi les abeilles sauvages continueront certainement à faire le buzz dans les médias du Parc national et de tout le pays !

BIBLIOGRAPHIE