Une étude explore la biodiversité des abeilles sauvages dans le Parc national
Une recherche menée par l’Université de Mons en collaboration avec les Parcs nationaux de Wallonie a fait parler d’elle en ce mois de juin. L’étude a permis d'inventorier 153 espèces d’abeilles et bourdons, dont 30 sont menacées à l’échelle de la Belgique. Quelles sont les spécificités du Parc national ESEM ? Quelles leçons tirer pour de futurs efforts de conservation ? On a récolté pour vous le nectar de ce travail…
On connaît bien l’abeille mellifère (Apis mellifera), représentée chez nous par une sous-espèce locale : l’abeille noire. On sait moins qu’il existe des milliers d’espèces d’abeilles sauvages, dont la plupart sont solitaires à l’exception de certains groupes comme les bourdons. Parmi les 419 espèces recensées en Belgique (389 confirmées par des observations récentes), 153 ont été collectées dans les Parcs nationaux de Wallonie au cours d’une recherche menée en 2024 et 2025 par l’Université de Mons, sous la direction de Maxence Gérard*.
Si elles ne fournissent pas de miel, les abeilles sauvages sont d’importantes pollinisatrices, qui contribuent à l’équilibre des écosystèmes. Elles visitent une grande variété de plantes à fleurs dans tous les habitats, et entretiennent parfois des relations exclusives avec certaines familles végétales. Dans le monde, les pollinisateurs assurent la fécondation de 78 à 94% des plantes à fleurs (Ollerton et al., 2011). En Wallonie, leur contribution était estimée à plus de 25 millions € en 2010 (Jacquemin et al., 2017).
Malheureusement, on déplore un déclin massif des abeilles sauvages, sous l’effet de différents facteurs d’origine humaine tels que l’usage de pesticides, l’intensification agricole, le changement climatique ou la dispersion de pathogènes. En Belgique, un quart des espèces de bourdons ont ainsi disparu au cours du dernier siècle. Les Parcs nationaux ont été créés notamment pour enrayer cette spirale. Il était donc bien utile d’évaluer leur contribution à la préservation d’un groupe vaste et emblématique tel que celui des abeilles sauvages, avec une étude sur la présence et la distribution des espèces dans différents habitats naturels et semi-naturels.
32 sites pour 102 espèces
Au Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse, 32 sites ont été étudiés par les équipes de l’Université de Mons, entre avril et août 2025. Ces sites ont été sélectionnés en vue de représenter la diversité de sols et de végétation au sein du Parc national. Ils ont été classés en quatre catégories : (1) les pelouses calcicoles ; (2) les prairies maigres de fauche ; (3) les mégaphorbiaies et (4) les « autres milieux ». Ces derniers incluent notamment des carrières (de calcaire et de grès), des vergers, une prairie permanente et une lande à bruyère.
102 espèces ont été identifiées au terme de cet inventaire. Ce nombre, rapporté à l’effort de recherche, permet d’estimer le nombre d’espèces réellement présentes entre 112 et 162, un chiffre encore éloigné des 239 espèces ayant fait l’objet d’observations citoyennes depuis 1937. Parmi les 22 genres présents, Bombus pèse à lui seul plus de 50% des captures, un tiers des individus appartenant aux espèces B. pascuorum ou B. terrestris. À l’autre extrémité de la distribution, 46 espèces sont représentées par un ou deux individus seulement.
17 espèces sont menacées à l’échelle belge. Cinq d’entre elles sont en danger critique d’extinction, dont deux n’ont pas été recensées au Parc national de la Vallée de la Semois : Halictus quadricinctus (prairies maigres de fauche) et Megachile argentata (pelouses calcicoles). Par ailleurs, 6 espèces ont un statut incertain en raison du manque de données sur le territoire national.
Bombus ruderarius (photo : Adobe strock)
Des hotspots de biodiversité
Plongeons-nous maintenant dans le détail des espèces et des habitats étudiés. C’est ici que les choses deviennent vraiment intéressantes…
Au sommet du classement des milieux les plus riches en abeilles sauvages, on retrouve les légendaires pelouses calcaires, caractérisées par un sol aride, une flore typique et un microclimat chaud et sec. On y trouve le plus important cortège d’abeilles et le plus haut degré d’endémisme, avec 64 espèces, dont 15 n’ont été trouvées que dans ce milieu. Parmi celles-ci, deux espèces sont en danger critique d’extinction en Belgique. Fait intéressant : cinq espèces menacées des pelouses calcaires n’ont pas été récoltées dans le même habitat de l’autre côté de la Meuse, à seulement 40 km. Voilà qui nous rappelle que chaque hectare compte !
Les prairies maigres de fauche suivent de près les pelouses calcaires avec 59 espèces, dont 13 sont exclusivement associées à cet habitat. Ici encore, on trouve deux espèces en danger critique. Ces prairies, qui abritent une grande diversité floristique, sont traditionnellement fauchées une fois par an. Comparativement, les mégaphorbiaies présentent une moindre diversité d’abeilles, avec 41 espèces, dont seulement deux ont été trouvées exclusivement dans ce milieu. Avec ses hautes herbes et un sol riche en nutriments, souvent humide, cet habitat offre moins de sites de nidification et des ressources florales réduites. Voilà pour l’explication.
Il ne faudrait surtout pas négliger la catégorie hétéroclite des « autres habitats ». Avec 57 espèces recensées, dont 7 menacées, cet ensemble donne un bel aperçu du potentiel que représente la variété écologique unique dans le sud de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Deux espèces très rares (non classées dans la liste rouge belge), Andrena fulvata et Andrena rufula, y ont d’ailleurs été récoltées, la première sur une lande à bruyère, la seconde dans un verger haute tige. Une autre espèce des landes, Andrena fuscipes, présente d’ailleurs un régime alimentaire restreint aux Ericaceae (la famille des bruyères et myrtilles).
Enfin, il faut noter que 18 espèces sont présentes dans chacune des quatre catégories d’habitats. Sans surprise, la plupart sont des espèces communes et généralistes. Toutefois, on y trouve aussi une espèce menacée, Bombus ruderarius, en fort déclin en Europe occidentale. Ceci souligne l’importance de mener des actions de restauration, de préservation et de sensibilisation à l’échelle du Parc national, et non seulement d’un site ou milieu particulier.

Figure : Gérard et al., 2026.
Conclusion
Les parcs nationaux : acteurs clé pour la biodiversité
En conclusion, cette étude nous rappelle quelques vérités et apporte des indications utiles pour l’avenir. D’une part, elle souligne que les abeilles sauvages, en plus d’être utiles aux cultures et au maintien des écosystèmes, sont un excellent indicateur de la diversité et de l’état de conservation des habitats naturels et semi-naturels, en particulier en milieu ouvert (l’importance des milieux forestiers reste largement à étudier, comme nous l’a confié Maxence Gérard, qui a dirigé cette étude pour l’UMons). Une utile piqûre de rappel… D’autre part, l’étude confirme le rôle clé des Parcs nationaux pour la préservation de la biodiversité et des écosystèmes dont elles dépendent. Au-delà des actions ciblées sur certains milieux et espèces emblématiques, il est essentiel de maintenir la densité et la diversité des milieux, tout en renforçant les continuités naturelles à grande échelle.
Voilà pourquoi les abeilles sauvages continueront certainement à faire le buzz dans les médias du Parc national et de tout le pays !
3 infos à retenir :
- Les pelouses calcicoles et les prairies maigres de fauche constituent des hotspots de diversité pour les abeilles sauvages.
- La variété des milieux ouverts dans le Parc national est un facteur clé pour la diversité des abeilles, certains habitats rares, comme les landes à bruyère, abritant des espèces endémiques.
- Une espèce menacée est présente dans les quatre groupes d’habitats, soulignant l’utilité de mener des actions à l’échelle du Parc national dans son ensemble.