Reméandration (partie 1) : la revanche de l’Eau Blanche
PARTIE 1. HYDROLOGIE
Rendre au cours d’eau son tracé d’origine et un profil naturel, pour offrir à la vallée un boost de biodiversité et restaurer ses dynamiques naturelles, c’est l’enjeu de travaux sans précédent menés dans la vallée de l’Eau Blanche, au nord de Couvin, où 20 méandres ont été recréés. Bernard de le Court, ingénieur au SPW, nous explique les enjeux et défis de ces travaux. « Dès ce printemps, nous saurons si nous avons bien travaillé… », annonce-t-il.
Entre Aublain et Boussu-en-Fagne se déploie une plaine à la beauté saisissante. Ici, la vallée de l’Eau Blanche coule au milieu d’un bocage préservé, parsemé de mares et de haies vives. Une centaine d’espèces d’oiseaux nichent dans ce paysage enchanteur, dans les vastes réserves naturelles de la Prée et Dailly (200 ha), au cœur du Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse. C’est ici qu’ un chantier inédit a été mené par la Direction des cours d’eau non navigables du Service public de Wallonie (SPW), Natagora et le Parc naturel Viroin-Hermeton.
« C’est rare de faire d’aussi grands travaux de reméandration en une seule phase. À cette échelle-là, je ne l’ai jamais vu. C’est vraiment ambitieux… » annonce Bernard de le Court, ingénieur responsable pour le SPW, en me guidant vers le site. En se basant sur le tracé d’origine de la rivière, 20 méandres ont été recréés sur le cours de l’Eau Blanche, dont le cours se trouve ainsi rallongé de 750 m. Sur une section principale de 2,6 km, 18 méandres ont été restaurés, auxquels s‘ajoutent deux méandres en amont, dans une zone accessible au public.
« Originaire d’Europe du Nord-Ouest, l’abeille noire a traversé plusieurs épisodes glaciaires et est particulièrement rustique. On pense que son patrimoine génétique, fruit d’une longue évolution dans nos contrées, est plus susceptible d’affronter les changements climatiques à venir », indique Pascaline. « Malheureusement, elle connaît un déclin inquiétant, principalement en raison de l’introduction d’abeilles mellifères exotiques ou hybrides, sélectionnées pour leurs performances en apiculture. »
Des ruches conçues sur mesure
Pour soutenir cette abeille indigène et encourager l’installation de colonies sauvages, le Parc national et l’ASBL Mellifica ont procédé à la fabrication et la pose de ruches-troncs. « Ce choix provient d’un constat bien documenté, selon lequel le manque d’habitat adapté est une des raisons du recul des abeilles noires à l’état sauvage », précise la responsable de Mellifica.
Pourquoi ces ruches sont-elles particulièrement adaptées à l’abeille noire ? « Les ruches ont été inspirés par plusieurs modèles existants, et adaptées aux spécificités de l’environnement. D’abord, la cavité est dimensionnée pour accueillir les abeilles mellifères, qui apprécient des espaces relativement confinés pour installer leur nid. Les trous d’entrée ont aussi été renforcés par un cerclage métallique, pour éviter qu’ils soient élargis par les pics. Enfin, le couvercle et le fond ont été isolés avec du liège et un toit en tôle incliné a été posé afin de maintenir des conditions de chaleur suffisante et éviter l’humidité. »
Une rivière, de multiples habitats
Restaurer et libérer le cours naturel de la rivière, c’est la clé pour soutenir ces oiseaux, mais aussi bien d’autres espèces. Pourquoi un tel impact ? Charlotte explique : « L’écoulement naturel de la rivière, au fil de ses méandres, crée et entretient une multitude de micro-habitats. Ceux-ci se forment au gré des variations de l’intensité du courant, de la profondeur et du substrat. Et cela profite à une faune variée et interdépendante, allant des macro-invertébrés aux oiseaux aquatiques, en passant par les poissons… »
Dans chaque méandre, on observe ainsi un contraste marqué entre la berge extérieure, taillée de manière abrupte par un courant rapide, et la berge intérieure, en pente douce. De même, zones profondes (« mouilles ») et peu profondes (« radiers »), alternent au gré des sinuosités.
Une rivière « traumatisée »
« À l’origine, l’Eau Blanche était très méandreuse à cet endroit », rappelle M de le Court. Comme dans bien d’autres vallées, de grands travaux de rectification ont été menés dans les années 60 sur l’Eau Blanche et ses affluents, dans le but d’augmenter la productivité agricole. « Le cours d’eau a été fortement élargi et ses berges ont été enrochées. En parallèle, des travaux de drainage (« watringue ») ont été menés dans la plaine. Un traumatisme pour ce cours d’eau… »
Un choix aujourd’hui remis en question. D’une part, ces travaux ont fait disparaître une multitude de petits habitats naturels précieux pour la biodiversité, dans et autour de la rivière. D’autre part, la productivité attendue n’a pas été au rendez-vous. « Si ce site est devenu une réserve naturelle, c’est parce que les prairies sont tout de même peu productives… » Nous sommes ici au cœur la plaine de l’Eau Blanche, un site Natura 2000 de 1365 ha, majoritairement composé de prairies de fauche maigres et humides. Les tentatives de labour n’y ont pas connu un grand succès, le sol étant ingrat et régulièrement inondé.
Biodiversité boostée, résilience renforcée
Le principal atout des rivières méandreuses est qu’elles déploient des dynamiques naturelles qui résultent en une multitude d’habitats et niches écologiques variées, attirant une abondante biodiversité. « Dans ce domaine, estime B de le Court, on s’attend à un véritable boom : on espère multiplier par deux ou trois la richesse en biodiversité de la rivière… »
Le deuxième impact recherché est une atténuation des crues en aval, ce type de travaux permettant de ralentir l’onde de crue. « Ça inonde moins fort ou moins vite en aval, l’idée étant de sur-inonder les zones naturelles pour préserver les zones bâties. » Autrement dit, en faisant déborder plus à certains endroits, avec des impacts positifs sur les dynamiques naturelles, on réduit le débordement ailleurs, où il y a des impacts négatifs sur le quotidien des habitant-es. Dans le cas de l’Eau Blanche, cet effet sera faible, d’après les modélisations. « La fréquence des crues augmente un peu, mais les zones plus inondées sont surtout dans la réserve et aux abords du Grand Morby [bras situé au sud de la rivière] ».Les agriculteurs concernés ont généralement bien compris l’intérêt de la démarche.
Troisièmement, il y a le rechargement des nappes phréatiques qui sera favorisé en raison d’un rehaussement du niveau d’eau en étiage (30 à 40 cm) et par le temps de résidence plus long de l’eau dans la plaine. « Des piézomètres ont été installés pour pouvoir étudier cela », précise l’ingénieur.