La place des herbivores dans nos paysages : Comment réconcilier écologie et élevage ?
En cette année internationale du pastoralisme (déclarée par l’ONU), comprendre l’importance que peut avoir la vache dans nos paysages est un enjeu écologique. Il est temps d’arrêter de stigmatiser l’élevage des herbivores sans distinction, au risque de voir disparaître nos prairies naturelles et tous les services qu’elles assurent ainsi que la fertilité de nos sols, véritable capital-vie !
Un débat qui prend de plus en plus de place
La question de la souveraineté alimentaire (*1), et de la durabilité des systèmes agricoles est de plus en plus prégnante dans le débat public. La consommation de viande est logiquement questionnée, avec une diminution drastique comme solution, voire son abandon dans certains discours. Il est cependant nécessaire de traiter ce sujet complexe de manière complète et nuancée. Pour pouvoir imaginer des trajectoires plus durables, le sujet nécessite de comprendre, de manière systémique, le contexte, les pratiques et les enjeux d’un territoire.
Mais de quels élevages parle-t-on ?
La communauté scientifique est sans équivoque concernant l’impact global négatif des élevages industriels sur l’environnement. Les externalités négatives de ces élevages sont reconnues aussi bien sur la biodiversité, que sur la qualité des eaux de surface et souterraines et sur le climat. La consommation de viande provenant de ces élevages industriels doit donc effectivement être réduite. Cependant, tous les élevages ne sont pas industriels et certains peuvent même être vertueux… Pourquoi ne parle-t-on pas de l’élevage extensif (nombre de bêtes limité par unité de surface) ou du pastoralisme? Si l’immense majorité des porcs et volailles élevés dans le monde l’est aujourd’hui de manière industrielle, c’est loin d’être le cas de tous les élevages d’herbivores.
L’importance de la prairie naturelle dans le monde
Steppes, landes, savanes, pelouses, herbage de montagne, prairies humides et maigres, etc. Environ deux-tiers des surfaces agricoles dans le monde sont composées de prairies naturelles. En outre, la plupart de ces surfaces ne peuvent simplement pas être cultivées : le climat y est trop froid, trop chaud ou trop sec, l’altitude trop élevée, ou le sol trop pentu, trop humide ou caillouteux. Elles restent donc des prairies naturelles, que seuls les herbivores peuvent valoriser. Grâce à ces animaux, principalement vaches, moutons et chèvres, ces terres produisent des protéines pour l’alimentation humain, sous forme de lait et de viande. L’élevage extensif d’herbivores permet ainsi à de nombreux peuples de vivre là où ce serait autrement très difficile.

En Wallonie, il en va de même pour une partie de nos élevages
L’ensemble des surfaces agricoles wallonnes compte 40% de prairies naturelles (également dites prairies permanentes). La majorité de ces prairies, situées dans les régions herbagères de l’Ardenne, la Haute-Ardenne, la Famenne, la Fagne ou encore de la Lorraine belge, sont des surfaces agricoles marginales sur lesquelles il est très difficile de produire autre chose. D’autre part, ces prairies sont les seules surfaces agricoles où poussent de la flore indigène sauvage diversifiée, représentant un puit de biodiversité exceptionnel : plusieurs centaines d’espèces de plantes herbacées wallonnes dépendent des pratiques agropastorales traditionnelles telles que le pâturage et la fauche. Voir l’article complet à ce sujet : Quand agriculture rime avec nature.
Une prairie de haute valeur biologique peut accueillir jusqu’à 70 espèces de plantes sauvages. Même une prairie ordinaire en compte une quinzaine en moyenne, soit toujours plus qu’une culture, où il n’en pousse le plus souvent plus aucune.
En 70 ans, la Wallonie a perdu plus de 35% de ses prairies permanentes, sous l’effet de l’urbanisation, du labour, des plantations d’épicéas et de pins, ou encore de l’abandon. Il reste néanmoins environ 30.000 ha de prairies considérées comme de haute valeur biologique.

Comme ailleurs dans le monde, les surfaces de prairies permanentes wallonnes (plus de 350.000 ha) et la biodiversité qu’elles accueillent, n’existent que grâce aux ruminants qu’on élève (bovins, ovins, caprins), seules espèces à pouvoir valoriser ces plantes herbacées. Ces élevages produisent non seulement des protéines (lait et viande), mais aussi des matières organiques, le fumier en particulier, qui assure une certaine fertilité à nos sols, sans quoi la dépendance aux engrais chimiques se renforcerait encore… De tout temps, les fermes ont eu des animaux d’élevage, notamment pour assurer la fertilité des terres agricoles. Cela ne fait que quelques dizaines d’années, depuis la parenthèse dorée du pétrole bon marché (époque révolue !), que nous avons pu nous passer d’engrais de fermes grâce à l’usage massif des engrais de synthèse… Mais au prix d’une chute des teneurs en matière organique de nos sols, une catastrophe pour le climat, la biodiversité des sols et la lutte contre l’érosion.
L’élevage d’herbivores n’est durable qu’à certaines conditions
Il est donc nécessaire de reconnaitre l’importance que peuvent avoir certaines formes d’élevage pour notre capacité à nous nourrir (en particulier dans un monde sevré d’engrais, transport et mécanisation bon marché) mais aussi pour l’entretien des paysages et la préservation de la biodiversité dans ces milieux ouverts et bocagers, mais pas à n’importe quelle condition.
Les pratiques industrielles, de plus en plus répandues dans les élevages bovins européens et américains, reposent sur une ration alimentaire riche en maïs et en soja. Or une partie de ce maïs est cultivée sur d’anciennes prairies permanentes labourées, et une partie de ce soja(*2), importé d’Amérique, pousse là où se trouvait la forêt amazonienne. D’autant que dépendantes d’importants intrants chimiques, ces productions ne permettent pas d’assurer un système durable sur le plan environnemental.
En réalité, les fermes qui répondent de manière favorable aux enjeux environnementaux sont celles qui
- préservent les prairies permanentes grâce à un élevage à l’herbe (valorisant leurs propres fourrages dans une logique d’autonomie avec une charge en bétail réduite) ;
- et ne dépendent pas d’intrants industriels que sont les pesticides et engrais chimiques.
Deux conditions essentielles !
En Wallonie, environ 15% des éleveurs bovins sont dans cette logique et gèrent donc des fermes qui favorisent globalement la biodiversité (*3), ne polluent pas les eaux souterraines et de surface (moins de nitrates et pesticides) et ont un bilan carbone neutre!
Cela signifie que ces fermes d’élevage bovins ont une capacité à capter (essentiellement via les prairies, haies, arbres, mares…) plus d’équivalent carbone qu’elles n’en produisent (méthane compris)(*4).
Une transition agro-écologique inéluctable
En quelques années, le coût des intrants a doublé : engrais, pesticides, aliments industriels, mazout… suite au Covid et aux guerres successives en Ukraine et en Iran. Dans le même temps, le dérèglement climatique frappe durement. Depuis dix ans, en Famenne, une année sur deux a été reconnue comme calamité agricole, avec plus de 30% de pertes dans les productions. Face à ces bouleversements qui annoncent la fin d’un modèle, seuls les systèmes plus extensifs et plus autonomes seront à même d’y faire face.
Il est urgent d’accompagner et soutenir les agriculteurs, les premiers à subir ces crises de pleins fouets. Toutes les sociétés qui ont désinvesti leur agriculture ont fini par s’éteindre… Dans la grande enquête lancée par le Shift Project (Jancocivi) en France et relayé en Wallonie (plus de 10.000 agriculteurs y ont répondu), 80% d’entre eux se disent prêts à entreprendre des pratiques plus durables ! (7% ne veulent rien changer).
Il est également nécessaire de questionner ce que nous cultivons dans nos terres arables, quand on sait qu’aujourd’hui en Wallonie environ 40% de nos céréales sert à la production d’agro-carburants, 50% à nourrir des élevages industriels (principalement porc et volaille) et seulement 10% à notre alimentation.
Bien sûr la réponse doit venir des politiques, mais nous avons également tout un chacun la possibilité de nous nourrir autrement… A travers nos repas, 3 fois par jour nous votons ! Une initiative comme C_Durable permet de mettre en évidence les éleveurs bovins qui tentent de mieux produire en dévoilant leur impact sur la biodiversité, le climat et le bien-être animal. Ainsi, il est possible de faire des choix de consommation éclairés et tenter de se libérer progressivement de l’agro-industrie.

Exemple d’un territoire en transition : le Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse
Au Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse, nous soutenons ces éleveurs qui préservent les prairies naturelles et maintiennent des pratiques agricoles respectueuses du vivant. A travers une charte agro-écologique volontaire et inclusive, les fermes peuvent bénéficier d’aides importantes pour restaurer des prairies de haute valeur biologique, des vergers, haies et mares et avoir accès ensuite aux aides MAEC ou éco-regimes. En outre, les plus engagés, grâce au réseau des étoiles du Parc national, parviennent à mieux valoriser leur production en vendant directement aux restaurants et artisans locaux labellisés. Grâce à la création de la marque MADE IN ESEM, les éleveurs ovins ancrés dans les traditions agropastorales de l’Entre-Sambre-et-Meuse bénéficient également de la création d’une filière viande ovine de haute qualité et plus rémunératrice.
En conclusion
Si l’élevage peut, et doit, être remis en question sous sa forme industrielle, il est essentiel de rappeler que d’autres formes d’élevages existent et qu’ils peuvent être vertueux ! D’autre part, s’il est nécessaire de consommer globalement moins de viande, il est aussi tout aussi indispensable de favoriser ces élevages pour soutenir la transition agro-écologique et préserver notre planète-terre.
En Wallonie, 72% des surfaces agricoles bio sont des prairies !
Merci les herbivores !
Ce texte est issu de la présentation de Thibaut Goret, Bio-ingénieur chargé de mission "transition agro-écologique du Parc national de l'Entre-Sambre-et-Meuse", à des professionnel.les du secteur agricole, lors de la Foire agricole de Libramont, en juillet 2026.
- Selon le rapport de l’IWEPS de 2024, la Wallonie importe 90% de son alimentation. Seulement 10% de la consommation wallonne de produits agricoles s’adresse aux entreprises wallonnes de l’agroalimentaire, contre 44% pour les entreprises des deux autres régions du pays et 46% pour l’international.
- Les importations nettes de soja en Belgique à destination des animaux d’élevage correspondent à plus de 400 000 hectares, soit une délocalisation de l’équivalent de toutes les terres arables ou cultures de Wallonie.
40% des prairies de ces fermes sont de valeur biologique moyenne et élevée :
L’importance de la charge en bétail dans les fermes (Goret Th. & Al. – UCL 2005):

- Exemple d’une ferme wallonne captant plus de gaz à effet de serre (GES) que ce qu’elle n’en produit (ULg 2018) :
