PARTIE 2/2. BIODIVERSITÉ

Après avoir patienté 60 ans dans le corset de son tracé rectifié, l’Eau Blanche a retrouvé ses sinuosités d’antan, au nord de Couvin. 20 méandres et 2,5 km de cours supplémentaire. Et pourtant, c’est le plus court chemin vers une biodiversité naturellement boostée, comme nous l’explique Charlotte Busetti, qui a participé à sa coordination.

Au terme d’un chantier d’une ampleur inédite, 20 méandres ont été recréés dans la plaine de l’Eau Blanche, entre Aublain et Boussu-en-Fagne. Plus encore que son tracé d’origine, la vallée retrouve ses dynamiques hydriques naturelles, et cela peut accroître la résilience du territoire, avec des nappes phréatiques mieux alimentées et une onde de crue ralentie dans les zones bâties en aval (voir partie 1: hydrologie). Mais c’est surtout pour la biodiversité qu’on attend l’impact le plus immédiat et spectaculaire. Explication…

« Nous sommes ici au cœur de La Prée, la plus vaste réserve naturelle du Parc national. Ce magnifique ensemble bocager est l’une des rares zones protégées qui compte plus de 100 espèces d’oiseaux nicheurs en Wallonie, on suspecte d’ailleurs que le rare et discret râle des genêts y niche occasionnellement… », commence Charlotte Busetti, qui a suivi le chantier pour le Parc naturel Viroin-Hermeton, l’un des trois partenaires en charge du projet, avec Natagora et la Direction des cours d’eau non navigables du SPW.

Une rivière, de multiples habitats

Restaurer et libérer le cours naturel de la rivière, c’est la clé pour soutenir ces oiseaux, mais aussi bien d’autres espèces. Pourquoi un tel impact ? Charlotte explique : « L’écoulement naturel de la rivière, au fil de ses méandres, crée et entretient une multitude de micro-habitats. Ceux-ci se forment au gré des variations de l’intensité du courant, de la profondeur et du substrat. Et cela profite à une faune variée et interdépendante, allant des macro-invertébrés aux oiseaux aquatiques, en passant par les poissons… »

Dans chaque méandre, on observe ainsi un contraste marqué entre la berge extérieure, taillée de manière abrupte par un courant rapide, et la berge intérieure, en pente douce. De même, zones profondes (« mouilles ») et peu profondes (« radiers »), alternent au gré des sinuosités.

Charlotte Busetti

Ces variations ont un impact direct pour certaines espèces, d’autant qu’une même espèce peut utiliser plusieurs habitats au fil de son cycle de vie : « La truite fario, emblématique des cours d’eau du Parc national, utilise les zones peu profondes pour le frayage (NDR : reproduction), en intrados (intérieur de méandre), mais elle apprécie aussi les mouilles pour la chasse et se cache volontiers dans les racines et bois morts qui encombrent les berges », développe Charlotte. « En extrados (NDR : extérieur de méandre), le martin-pêcheur et l’hirondelle de rivage creusent des galeries les berges verticales pour y installer leur nid. » Ces configurations ont donc un impact énorme sur les populations de ces espèces. « On espère aussi observer des nidifications du petit gravelot, un petit échassier qui recherche des bancs de graviers affleurants, où il débusque des insectes cachés sous les cailloux. »

Des effets en cascade

Certains de ces habitats ont été aménagés lors du chantier afin de faciliter la recolonisation par des espèces cibles. « Outre les méandres principaux, on a créé des sinuosités secondaires en procédant par déblais et remblais entre les berges. Des recharges en galets et gravier roulé ont été effectuées, et du bois mort a été déposé le long des berges, à la façon du castor. » Celui-ci est d’ailleurs bien présent dans la vallée, et il continuera son œuvre. « Une rivière en bonne santé est une rivière peuplée de castors », sourit Charlotte.

Rassurez-vous, nous sommes loin d’une approche qui fait de la nature une « assistée » ! « L’idée est seulement de donner un coup de pouce initial à la vallée et à ses habitants, puis de laisser la rivière prendre le relais et assurer elle-même les dynamiques qui créent et entretiennent cette diversité d’habitats. » Une approche qui permet à la biodiversité de gagner plusieurs dizaines d’années, comme nous l’a expliqué Bernard de le Court du SPW (voir partie 1).

Les effets positifs de la reméandration ne se limitent pas au lit mineur, entre les berges. « On mesure un gradient d’impact qui s’étend bien au-delà du cours d’eau lui-même », souligne Charlotte. « Cela commence par la ripisylve (NDR : forêt de rives). Et l’effet se poursuit dans les prairies humides des alentours, qui recevront des crues plus fréquentes, dans la réserve de La Prée. »Prés de fauche, mégaphorbiaies, forêts alluviales et forêts riveraines sont également des milieux qui bénéficieront de ce chantier et de diverses autres actions du Parc national dans la vallée, comme le creusement de dizaines de mares.

Un méandre et sa ripisylve

Une nouvelle histoire commence

Et ensuite ? « Une nouvelle histoire commence pour toutes ces espèces », résume Charlotte. Observer les nidifications de cigognes ou l’évolution des populations d’ombres sera passionnant pour les naturalistes de tout poil. Mais la manière dont l’Eau Blanche va restaurer ses dynamiques propres, et peut-être en inventer de nouvelles, inattendues, sera aussi un enjeu de recherche et de suivi scientifique…

« Le Parc national assurera un suivi attentif de ce projet à travers des actions de monitoring sur le temps long. Le suivi portera autant sur la richesse spécifique (nombre d’espèces) que sur la densité en espèces et l’état des communautés fonctionnelles, qui participent à la dynamique des écosystèmes », indique Charlotte.

Un projet à suivre donc, à la loupe ou aux jumelles, les yeux écarquillés par la beauté et la diversité de cette nature à la spontanéité retrouvée…

Une vallée réinventée !

Dans le premier volet de cette enquête, Bernard de le Court, ingénieur au SPW, nous a raconté les coulisses de ce chantier très ambitieux.

Vous y découvrirez les mécaniques secrètes d'une vallée au dynamisme retrouvé, et les conséquences positives pour le territoire, ses sols et ses habitants.

Lire l'article