PARTIE 1/2. HYDROLOGIE

Rendre au cours d’eau son tracé d’origine et un profil naturel, pour offrir à la vallée un boost de biodiversité et restaurer ses dynamiques naturelles, c’est l’enjeu de travaux sans précédent menés dans la vallée de l’Eau Blanche, au nord de Couvin, où 20 méandres ont été recréés. Bernard de le Court, ingénieur au SPW, nous explique les enjeux et défis de ces travaux. « Dès ce printemps, nous saurons si nous avons bien travaillé… », annonce-t-il.

Entre Aublain et Boussu-en-Fagne se déploie une plaine à la beauté saisissante. Ici, la vallée de l’Eau Blanche coule au milieu d’un bocage préservé, parsemé de mares et de haies vives. Une centaine d’espèces d’oiseaux nichent dans ce paysage enchanteur, dans les vastes réserves naturelles de la Prée et Dailly (200 ha), au cœur du Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse. C’est ici qu’ un chantier inédit a été mené par la Direction des cours d’eau non navigables du Service public de Wallonie (SPW), Natagora et le Parc naturel Viroin-Hermeton.

« C’est rare de faire d’aussi grands travaux de reméandration en une seule phase. À cette échelle-là, je ne l’ai jamais vu. C’est vraiment ambitieux… » annonce Bernard de le Court, ingénieur responsable pour le SPW, en me guidant vers le site. En se basant sur le tracé d’origine de la rivière, 20 méandres ont été recréés sur le cours de l’Eau Blanche, dont le cours se trouve ainsi rallongé de 750 m. Sur une section principale de 2,6 km, 18 méandres ont été restaurés, auxquels s‘ajoutent deux méandres en amont, dans une zone accessible au public.

Parlez-vous le langage des rivières ?

- Extrados  : rive extérieure (concave) d’un méandre (par opposition à l’intrados)
- Mouille : zone plus profonde, en concavité de méandre (ou en aval d’une chute)
- Radier : zone de faible profondeur avec dépôt de sédiments (graviers…)
- Étiage : Niveau de la rivière au plus bas
- Embâcle : dépôt de bois qui obstrue un cours d’eau
- Rectification : réduction de la sinuosité naturelle d’une rivière afin d’en accélérer le débit et d’en réduire les débordements, pour augmenter la portion de terres cultivable dans la vallée
- Enrochement : apport de matière rocheuse pour fixer les berges d’un cours d’eau.
- Watringue : nom donné aux travaux « d’assainissement » (assèchement) réalisés dans les vallées à travers divers dispositifs de drainage
- Ripisylve (ou forêt rivulaire) : formation végétale typique le long des cours d’eau.

Une rivière « traumatisée »

« À l’origine, l’Eau Blanche était très méandreuse à cet endroit », rappelle M de le Court. Comme dans bien d’autres vallées, de grands travaux de rectification ont été menés dans les années 60 sur l’Eau Blanche et ses affluents, dans le but d’augmenter la productivité agricole. « Le cours d’eau a été fortement élargi et ses berges ont été enrochées. En parallèle, des travaux de drainage (« watringue ») ont été menés dans la plaine. Un traumatisme pour ce cours d’eau… »

Un choix aujourd’hui remis en question. D’une part, ces travaux ont fait disparaître une multitude de petits habitats naturels précieux pour la biodiversité, dans et autour de la rivière. D’autre part, la productivité attendue n’a pas été au rendez-vous. « Si ce site est devenu une réserve naturelle, c’est parce que les prairies sont tout de même peu productives… » Nous sommes ici au cœur la plaine de l’Eau Blanche, un site Natura 2000 de 1365 ha, majoritairement composé de prairies de fauche maigres et humides. Les tentatives de labour n’y ont pas connu un grand succès, le sol étant ingrat et régulièrement inondé.

Biodiversité boostée, résilience renforcée

Le principal atout des rivières méandreuses est qu’elles déploient des dynamiques naturelles qui résultent en une multitude d’habitats et niches écologiques variées, attirant une abondante biodiversité. « Dans ce domaine, estime B de le Court, on s’attend à un véritable boom : on espère multiplier par deux ou trois la richesse en biodiversité de la rivière… »

Le deuxième impact recherché est une atténuation des crues en aval, ce type de travaux permettant de ralentir l’onde de crue. « Ça inonde moins fort ou moins vite en aval, l’idée étant de sur-inonder les zones naturelles pour préserver les zones bâties. » Autrement dit, en faisant déborder plus à certains endroits, avec des impacts positifs sur les dynamiques naturelles, on réduit le débordement ailleurs, où il y a des impacts négatifs sur le quotidien des habitant-es. Dans le cas de l’Eau Blanche, cet effet sera faible, d’après les modélisations. « La fréquence des crues augmente un peu, mais les zones plus inondées sont surtout dans la réserve et aux abords du Grand Morby [bras situé au sud de la rivière] ».Les agriculteurs concernés ont généralement bien compris l’intérêt de la démarche.

Troisièmement, il y a le rechargement des nappes phréatiques qui sera favorisé en raison d’un rehaussement du niveau d’eau en étiage (30 à 40 cm) et par le temps de résidence plus long de l’eau dans la plaine. « Des piézomètres ont été installés pour pouvoir étudier cela », précise l’ingénieur.

Redonner à la rivière son profil naturel

Les formes d’un cours d’eau se résument à trois grands aspects, explique B. de le Court. « Dans une rivière naturelle, il y a d’abord de la sinuosité, formée par les courbes des méandres. Sur l’Eau Blanche, celle-ci est nettement augmentée, avec un rallongement de près de 50%. »

Ensuite, il y a l’asymétrie entre les rives. « Dans l’extérieur des méandres (en extrados), la rivière creuse des zones plus profondes, appelées « mouilles » et les berges peuvent s’éroder. En intrados (à l’intérieur de la courbe) se produit le phénomène inverse : des sédiments se déposent. » Ainsi, les conditions de la vie aquatique diffèrent fortement en quelques mètres. « Tant les plantes que les invertébrés sont très différents d’une rive à l’autre. »

Enfin, il y a une périodicité, une succession de zones qui se répètent au fil de l’eau. Entre deux méandres, la rivière redépose le sédiment soulevé, formant des « radiers », zones peu profondes. « Une séquence radier-mouille (méandre à gauche) puis radier-mouille (méandre à droite) se répète à intervalle régulier, ce qui donne à chaque rivière un rythme qui lui est propre. Parfois, en fin de radier il y a des rapides. Par endroit, des îlots se forment. »

Faire gagner quelques décennies à la rivière et sa biodiversité

Le profil décrit ci-dessus est le fruit de processus naturels. Les travaux ont précisément pour but de restaurer et relancer ces processus et rendre à la rivière son rôle au cœur de la vallée. Pour corriger les effets de 60 ans de rectification et accélérer le retour des dynamiques hydrologiques et biologiques, les travaux ont recréé un profil de base qui facilite et anticipe les évolutions futures.

« Des recharges sédimentaires ont permis de recréer une variété de fonds, qui s’inspire du schéma naturel. Avant les travaux, on avait deux types de faciès (plat courant et zones de radier). Après travaux, on peut certainement en avoir neuf. Le substrat est un élément crucial. Pour avoir des frayères, par exemple, il faut suffisamment de sédiments et qu’ils ne soient pas colmatés… », raconte Bernard de le Court.

Les dynamiques végétales ont aussi été anticipées. « Nous avons placé du bois au fond et au bord de la rivière. Cela mettra 50 ou 100 ans pour avoir une rivière avec une belle ripisylve [forêt rivulaire], des arbres qui tombent et forment des embâcles [zones obstruées] et des zones de cache pour les poissons. Pour faire gagner quelques décennies à la biodiversité, on travaille directement avec du bois dans la rivière ». Des branches ont notamment été déposées en attendant le retour d’une végétation tombante, créant des zones à l’abri de la lumière, où les poissons se sentent en sécurité.

La rivière va encore nous surprendre…

L’étude du tracé d’origine et du profil de débordement de l’Eau Blanche a révélé une rivière qui déborde… de surprises. Et cela va continuer, maintenant que la restauration a passé la main au cours d’eau, qui reprend ses droits sur la vallée.

« On va laisser travailler la rivière », explique Bernard de le Court, « c’est-à-dire qu’on va lui permettre de s’auto-ajuster en largeur et en profondeur. On a réduit la pente, la rivière a donc moins de puissance. Ceci est compensé par une largeur un peu moindre. Il y aura plus de débordements, mais de faible intensité. Pour le gravier, on s’attend à une distance de déplacement de 1 à 5 m par an en moyenne ». Si ce substrat se déplace trop ou pas assez, cela risque de déjouer les calculs…L’ingénieur sourit : « Dès ce printemps, on verra si on a bien travaillé… et aussi toutes nos erreurs ! »

Les calculs d’ingénierie ne peuvent prévoir le cours exact de la nature. Le futur proche s’annonce donc passionnant dans la plaine de l’Eau Blanche…

Un énorme boost de biodiversité !

Dans le second volet, nous aborderons les nombreux bénéfices de ce chantier pour la biodiversité.

Et vous découvrirez comment martin-pêcheur, castors, hirondelles de rivage, ombres ou truites tirent parti des innombrables variations de ce paysage retrouvé.